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Association Arkae
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Fanch Balès dans la résistance

 
Le récit historique se constitue par le recoupement de documents d'époque et de témoignages d'origines diverses. Malgré sa conviction d'être dans le vrai, aucun témoin ne peut prétendre être détenteur de la vérité historique dans toute son ampleur et jusque dans le dernier détail. D'où la nécessité de continuer à recueillir des témoignages.C'est ainsi que dans ce numéro de Keleier Arkae, nous pouvons également vous présenter ce dont Madame Catherine Peton, sœur de François Balès, se souvient des événements qui ont trait à la Résistance dans le bourg d'Ergué-Gabéric en 1940-1944. Suivent trois témoignages de Jean Borossi, Robert Méhu et Jean Le Bris.

François Ac'h
 
 
Je remercie les responsables de l'association Arkae de me donner l'occasion de m'exprimer sur la résistance de mon frère François Balès. Beaucoup d'inexactitudes ont été dites ou écrites à ce sujet.
 
J'avais 20 ans quand a eu lieu le "coup du S.T.O.", le même âge que l'un des acteurs directs, Hervé Bénéat. Je travaillais au commerce familial avec mon frère François (2 ans de plus que moi) et ma sœur Thérèse (4 ans de moins). Vivant sous le même toit et en toute confiance mutuelle avec notre frère, nous étions obligées, ma sœur et moi, de connaître une partie des activités de François, et même, dans certaines circonstances, d'y participer. Ainsi, je me souviens de ce cantonnement dans le bourg, en juin 1940, d'un groupe d'aviateurs français : un général, ami de la famille Bolloré, avait fait se replier sur Ergué-Gabéric cette troupe démoralisée qu'un soir, à la tombée de la nuit, nous vîmes arriver en faisant le tour de l'église. Elle occupa plusieurs jours la salle de bal tenue par la famille Balès.
N'ayant pas d'autre issue que de se rendre aux Allemands arrivés à Quimper le 20 juin, ils ont cependant voulu éviter que l'unique camion en leur possession ne tombe entre les mains de l'occupant. Ainsi, un capitaine a demandé à François Balès de lui indiquer où ils pourraient cacher ce véhicule. Les Allemands auront connaissance de cette cachette plus tard, après avoir fait prisonniers les aviateurs. Quand ils vinrent le récupérer, il avait été saboté par Pierre Le Moigne et François Balès. Mais ils ne purent le réparer et durent le remorquer jusqu'à Quimper.
Les Allemands avaient laissé sur place deux militaires français qu'ils avaient chargés de la liquidation des réserves appartenant aux aviateurs : tabac, conserves, autres provisions… Les aviateurs en proposèrent à la famille Balès. Notre père s'opposa fermement à ce que nous acceptions. Ils invitèrent alors les gens à se servir. Le local fut rapidement vidé.

En ce qui concerne l'apparition clandestine sur le tableau d'affichage de la mairie, le 11 Novembre 1941, du poème de Victor Hugo, c'est dans la cuisine de chez Balès que cela a été décidé. C'est là que François et ses copains ("la bande du bourg") se réunissaient et écoutaient habituellement Radio-Londres (et non chez Lennon).
C'est dans cette cuisine aussi que plus tard sera tenue à jour une carte de Russie, avec les positions des armées allemandes, ce qui permettait de suivre leur retraite. Une devise, inspirée par Pierre Kéraval, y était inscrite : "il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer"
 
Mademoiselle Anne (et non pas Marie-Louise) De Kervénoaël n'est pas venue de Saint-Pol-de-Léon à Ergué-Gabéric avant fin octobre 1943. Appartenant elle-même au Mouvement "Libération-Nord",
comme François Balès et ses amis, il lui avait été indiqué qu'elle pouvait convoyer vers le Bourg d'Ergué cinq jeunes Belges, déserteurs de l'Organisation TODT qui les employait dans la région de Saint-Pol. Ils ont été hébergés quelques jours chez Balès, avant d'être répartis en des lieux plus discrets. C'est ensuite par l'intermédiaire de François Balès qu'ils ont été recrutés dans les F.T.P. Le plus jeune d'entre eux se trouvera parmi les fusillés de Mousterlin. Quant à Melle De Kervénoaël, elle avait immédiatement été dirigée dès son arrivée vers la ferme de Sulvintin, guidée par notre grand-mère. Elle y a passé le reste de la journée.
 
A ma connaissance, François Balès n'a pas cherché à passer en Angleterre en 1941 en embarquant à Roscoff, à partir des indications de Melle De Kervénoaël, qu'il ne connaissait pas encore à cette époque C'est dès juin 1940 (vers le 25) qu'il avait envisagé un tel départ : il avait eu un contact à Quimper avec un ancien combattant et d'autres jeunes ; un bateau s'apprêtait à partir ; il fallait être au rendez-vous fixé près de la Poste… Il eut une conversation avec son père, qui arriva à le convaincre de renoncer à ce projet pour ne pas abandonner ses sœurs. Notre père est décédé un mois après. C'est sans doute à ce moment qu'il s'est plutôt orienté vers les possibilités de lutte sur place.
François s'est donc rapproché de ses copains de Lycée et de Jean Borossi, copain d'enfance, qui a pu le mettre en contact, par l'intermédiaire de Robert Méhu et Jean Pochet, avec Madame Le Bail, épouse du député de Plozévet. Il intégra ainsi le Réseau "Georges-France" dont elle était responsable pour la région. Début 1941, il était nommé responsable pour Ergué-Gabéric (voir attestations qui suivent).
Après le démantèlement du Réseau "Georges –France" et l'arrestation de Madame Le Bail, François, grâce à Jean Borossi, put prendre contact avec "Libération-Nord", dont le responsable était Antoine Le Bris, qui le chargea de constituer et diriger l'équipe du Grand-Ergué (voir attestations qui suivent).
 
J'en arrive à la destruction des dossiers du S.T.O. dans le four de la boulangerie Balès, et à ce qui se passa les jours suivants.
 
Le 14 janvier 1944, vers 19 heures, la voiture conduite par François Balès, contenant les dossiers provenant du cambriolage du S.T.O. s'arrête devant le fournil. Je savais que François avait pris la voiture de notre tante, avec son autorisation, pour aller à Quimper (son mari se trouvait prisonnier en Allemagne). Mais je ne savais pas ce qu'il était allé faire. Il est entré souriant dans la cuisine, m'a dit : "ça y est ! c'est fait !", et m'a rapidement expliqué.
Après avoir déchargé la voiture, rempli le four de papier et allumé le feu, François s'est empressé de rejoindre la ferme de Pennarun. Ses sœurs ont surveillé et alimenté le feu jusqu'au retour des garçons, qui ont continué la destruction des dossiers toute la nuit.
 
Au matin du samedi 15, un nettoyage minutieux du fournil est effectué, et toute trace de l'opération effacée, ce qui a été possible grâce à M. Le Goff, notre oncle, prévenu par Grand-mère et venu en char à banc de Sulvintin pour débarrasser cendres et pains brûlés en raison d'une surchauffe du four ; une autre partie du pain a été évacuée chez Madame Le Roux, notre tante, fermière au bourg. Par la suite, il a fallu remplacer la farine ainsi gaspillée, la farine étant à l'époque une denrée rare, strictement attribuée en fonction des bons de pain remis. C'est encore la famille Le Goff qui fera le nécessaire pour nous permettre, à la fin du mois, d'être en règle auprès des Services du Ravitaillement.
Passe le dimanche 16.
 
Le lundi 17 janvier, François se trouvait à Quimper, en particulier pour des achats de levure, quand deux hommes de la Gestapo sont arrivés chez nous vers 16 heures. Ils ont attendu François dans la salle du café, en posant quelques questions anodines et indirectes. Au bout d'un quart d'heure environ, je leur ai demandé de pouvoir continuer mon travail dans la cuisine. En réalité, c'était pour dire à ma sœur de demander aux réfugiés lorientais que nous logions chez nous (famille Talec) d'aller au-devant de François, par chacune des deux routes d'accès au bourg à partir de Quimper. Grâce à eux, et à Odette Coustans, rencontrée en route et rentrant elle même à Ergué, François et Pierre Moigne, prévenus, ne sont pas rentrés au bourg.
Hervé Bénéat quant à lui n'a pas été prévenu, et s'est fait cueillir par la Gestapo à 200 mètres avant d'arriver au bourg.
François et Pierre ont été hébergés ce soir-là et pour plusieurs jours, chez M. et Madame Gadel à Ergué-Armel. Monsieur Gadel était un retraité de l'armée, ancien combattant, ami de notre père.
Ce 17 janvier, il n'y a pas eu de perquisition par la Gestapo chez Balès, en particulier de la chambre de François. Heureusement, car ils auraient trouvé des documents compromettants, par exemple une fausse carte d'identité qui portait déjà sa fausse identité mais n'avait pas encore reçu le coup de tampon de la mairie (j'ai encore en ma possession les deux clefs de la mairie, l'une pour la porte extérieure et l'autre pour le local de mairie, qui servirent à François à s'y introduire).
Les cachets et tampons ramenés de Quimper avec les dossiers ont été enterrés (à l'intérieur d'une boîte en fer blanc) par notre grand-mère, puis remis à Jean Borossi pour permettre à la Résistance de continuer la fabrication de faux documents S.T.O.
C'est le lendemain, 18 janvier, que la Gestapo est revenue pour faire une perquisition, et là, ils n'ont rien trouvé à les intéresser, et ils n'on rien emporté.
 
Je signale que deux mois plus tard, alors que François passait de cachette en cachette dans les fermes d'Ergué-Gabéric, Melgven, Tourch… ma sœur et moi avons été arrêtées par les Feldgendarmes, et retenues à la Feldgendarmerie avant d'être transférées à la Feldkommandantur pour interrogatoire, dans le bureau du Feldtkommandant. Les Belges de l'Organisation TODT que nous avions hébergés venaient d'être pris dans le maquis de Châteaulin, et l'adresse de la maison Balès avait été trouvée dans les affaires de l'un d'entre eux. Nous avons été libérées dans la soirée. Notre chance est venue du défaut d'entente entre la Gestapo et la Feldgendarmerie, laquelle ignorait que nous avions hébergé ces Belges quelques mois auparavant »
 


Madame Catherine Péton nous a remis la copie d'un courrier que Jean Borossi lui adressait le 7 mars 1964. Nous y lisons la confirmation de ce fait bien établi :
"…c'était François qui avait la responsabilité du groupe d'Ergué et (…) c'est lui qui avait groupé tous les autres".
 
Mais qui avait sollicité l'engagement de Fanch Balès ?
"c'était François qui avait été contacté, par mon intermédiaire, d'abord par Jean Pochet. Puis, par la suite, il m'avait demandé mon opinion sur Le Bris, qui l'avait contacté en 1943-1944. Je lui avais dit qu'il pouvait marcher en confiance avec lui".
Nous savons ainsi comment s'est constitué le groupe d'Ergué-Gabéric du Réseau "Georges-France". Il y avait déjà, à Quimper, un groupe de ce Réseau, dirigé par Robert Méhu (employé à la gare, né en 1912, habitant Kerfeunteun) et comprenant Jean Pochet (instituteur d'Ergué-Armel, né en 1922 et beau-frère de Robert Méhu), Jean Borossi et Roger Le Bras (qui sera tué à Telgruc). C'est donc Jean Borossi qui signale Fanch Balès et le met en contact avec Jean Pochet.
Une attestation émanant de Robert Mehu, établie en mai 1985 à l'intention de Madame Péton, apporte les compléments suivants:
"Au début de 1941, accompagné de Madame Le Bail Jeanne (femme de Monsieur Albert Le Bail, député de Plozévet), en tant que chef de groupe au sein du Réseau de résistance "Georges-France", je suis allé à Ergué-Gabéric voir Monsieur François Balès, boulanger dans cette commune. (Madame Le Bail fut par la suite déportée, ainsi que son fils Georges).
Nous désirions que Monsieur Balès accepte d'assurer la constitution d'un groupe de résistance à Ergué-Gabéric et qu'il en assure la gestion. C'est sans hésitation qu'il accepta …"
Et plus tard, c'est donc Jean Borossi qui a encore encouragé Fanch Balès à rejoindre le Mouvement "Libération-Nord" dont le responsable quimpérois était Antoine Le Bris.
Madame Péton nous communique aussi un courrier récent (du 22 septembre 2004) de Jean Le Bris, le frère d'Antoine .
"Je savais qu'Antoine avait choisi ton frère comme adjoint, pour Quimper-Est et qu'il lui faisait une confiance sans limite. Il l'avait recruté pour "Libé-Nord" et l' "Armée Secrète" en septembre 1943.
"La mise à sac du S.T.O. a eu lieu le 14 janvier 1944, le vendredi en soirée. Et le mardi à midi, Antoine m'a dit que Fanch était "en cavale", la Gestapo étant venue chez toi pour l'arrêter le lundi après-midi. Ce dont ton frère l'avait prévenu par une voie que j'ai toujours ignorée, en lui disant où il se trouvait. Nous sommes montés tous deux à Kergoat-al-Lez en vélo. Antoine est entré dans la maison à l'adresse indiquée, après l'appel de Fanch qui surveillait la rue depuis le grenier de la maison. Quant à moi, je suis resté dehors, pour faire le guet, au cas où…
Nous sommes ensuite repartis, et je n'ai rien su de leurs échanges ; mon frère ne m'a fait aucune confidence, et je ne lui ai, du reste, rien demandé. C'était alors la règle de sécurité et nous étions satisfaits de savoir François à l'abri de la Gestapo."

Ces différents témoignages situent bien le rôle essentiel de Fanch Balès.