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Prisonniers de guerre allemands à Ergué-Gabéric (1945-1951)

 

Tableau de Kerouredan par Helmut Homillius

Cette date et cette signature au bas d'un tableau représentant ma maison natale, ont probablement, dans mon enfance, suscité, mais sans plus, quelques interrogations familiales. Mais ce n'est que bien plus tard, en 2004 – 2005, qu'au travers d'innombrables témoignages faisant mémoire de la guerre 1939-1945 et instruisant notre histoire, qu'un début de réponse concrète m'est apparu. La collaboration de Marie-Thérèse Le Mao, témoin de cette période, et qui habitait alors avec ses parents à la ferme de Kerautret, a apporté une réponse à mes questions et a aussi permis d'enrichir un travail de mémoire sur ce sujet délicat et, bien souvent, peu connu. 
 
Elle m'a en effet livré des souvenirs liés à cette période d'après-guerre à travers le dialogue suivant.
 
Tableau de la ferme de Kervoreden peint par Helmut Homilius.
Inscription : KEROUREDAN. (pour Kervoreden). 10 JULI 1946. - H. HOMILIUS.
Entretien avec Marie-Thérèse Le Mao
Jacqueline - Je crois que ce nom "H. Homilius" te dit quelque chose.
Marie-Thérèse – Effectivement, Helmut était un prisonnier de guerre qui travaillait chez mes parents.
 
Jacqueline – Pourquoi et comment est-il arrivé chez toi ?
Marie-Thérèse – Mon père avait fait la demande à la Préfecture (peut-être avait-il la possibilité de cette obtention car il avait été fait prisonnier dans les Ardennes allemandes de mai 1940 à juillet 1942. Je ne sais pas trop tout cela).
Les prisonniers de guerre allemands étaient cantonnés à Lanniron (commune d'Ergué-Armel). Mon père est allé en char à bancs le chercher, en novembre 1945. En fait, il est revenu avec deux prisonniers, Helmut et Oscar. Le premier soir, ils ont "dévoré" leur repas, tant ils semblaient avoir peur de manquer. Mes parents ont essayé de leur faire comprendre que le lendemain ils seraient encore nourris.
 
Jacqueline – Tu peux les présenter un peu plus ?
Marie-Thérèse – Helmut était de Haïnichen (Saxe), près de la frontière tchèque, où il travaillait dans une laiterie. Cela faisait seulement huit jours qu'il était marié quand il fut arrêté. Sa femme a été faite prisonnière par les Russes.
Oscar était de Bielefeld (ville aujourd'hui jumelée avec Concarneau). Il était marié et père de deux enfants et travaillait à la Préfecture.
Helmut travaillait davantage dans les champs, alors qu'Oscar participait surtout aux travaux d'entretien (maison, jardin…).
 
Jacqueline – Le gouvernement français exerçait-il un suivi, un contrôle ?
Marie-Thérèse – De temps à autre, un inspecteur du travail passait voir si tout se déroulait correctement. Si jamais ils ne rentraient pas aux horaires requis, nous devions le signaler. Je me souviens qu'un soir, un prisonnier du secteur manquait au contrôle. Cela avait fini par s'arranger quand même assez bien.
Leurs uniformes venaient de Brest, où on devait aller les chercher. Au bout de deux ans, Helmut est devenu "travailleur libre".
 
Jacqueline – Alors que Oscar, lui, s'était évadé…
Marie-Thérèse – Il y avait d'autres prisonniers de guerre à Ergué-Gabéric, à Elliant aussi, dont notre ferme était proche. Un soir, vers 1946, Oscar, avec un prisonnier de guerre employé à Elliant (ce dernier parlait français) n'est pas rentré. Mon père a prévenu la Préfecture et les chefs à Lanniron. Trop de lenteurs dans les recherches (ou peu de réel empressement, ou quelque complicité ?) ont fait qu' Oscar a réussi à rejoindre son pays, alors que son collègue de fuite se serait fait reprendre.
Oscar avait été très malade et craignait beaucoup de revenir au camp, alors pourquoi ne pas tenter la fuite ? Quelques jours plus tard, mon père retrouva dans un champ des habits de prisonnier d'Oscar, et se rendit compte qu'il lui manquait alors une veste et ses papiers d'identité.
Parfois Oscar et Helmut "s'agrippaient un peu", mais jamais on ne saura si, dans ce cas, ils furent complices. A mon avis, une certaine solidarité a joué, car Helmut lui avait donné un peu d'argent, ce que nous apprîmes bien après.
Oui, revenir à Lanniron était pour tous une crainte. Une anecdote me revient. Au départ, ne sachant pas traire les vaches, Helmut nous révéla sa hantise que le lait ne vienne pas. Alors, il priait, priait, avant de se mettre à traire…Anecdote un peu comique à priori, mais quand on sait l'enjeu du moment, on peut comprendre !
 
Jacqueline – Et Helmut ?
Marie-Thérèse – Helmut a quitté Kerautret en mai 1950. Pendant 5 ans, il a participé à la vie locale d'une façon assez "positive". Ses talents de peintre et de dessinateur, sa convivialité, ont facilité les rencontres. Dans différents lieux qu'il a fréquentés, ses tableaux sont relativement nombreux (Kerautret, Garsalec, Kervoréden…). Les gens le payaient, reconnaissant son art.
J'ai des photos où on le voit effectuant la traite des vaches ou blanchissant la  maison. Il est aussi allé à Quimper se faire photographier au studio Etienne Le Grand. Sur la photo de mariage de René CARIOU, notre voisin, en 1948, il est là avec Georges, un autre prisonnier de guerre qui se trouvait employé chez le marié du jour. Helmut s'était acheté un vélo (chez Hervé Le Goff, à la forge de Garsalec : Denise, sa fille, s'en souvient très bien), et à son départ, il l'a vendu.
 
 
Jacqueline – Finalement, peut-on dire que son intégration était assez réussie ?
Marie-Thérèse – Dans l'ensemble, je pense que oui. Il avait un peu appris le français. Mon père et lui étaient parvenus à un langage de compréhension mutuelle et cela marchait assez bien. Dire que tout était idéal, c'est exagéré. Un jour, lors d'une journée de gros travaux, mon père eut à calmer le jeu. 
Un gars du coin, qui avait été prisonnier en Allemagne, s'est un peu énervé. Cela aurait même pu s'envenimer si mon père ne lui avait rappelé que lui aussi avait souffert de son séjour en Allemagne. Helmut était là, il ne l'avait pas choisi, et c'était ainsi. Mais peut-être était-ce là un signe pour dire que le moment était venu, dans la paix retrouvée, de penser au retour…
 
Jacqueline – Comment cela s'est-il achevé ?
Marie-Thérèse – Helmut est retourné chez lui en mai 1950. Il a retrouvé sa femme, LINI (à qui il faisait parvenir des colis contenant des denrées alimentaires et des vêtements, quand cela lui était possible).
En 1952, il fut papa d'une petite fille, Barbara. Je possède aussi la photo du baptême. Puis peu à peu les échanges se sont arrêtés. C'est dommage, mais ainsi va la vie.