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Association Arkae
3 rue de Kerdévot
29500 Ergué-Gabéric
02 98 66 65 99
 

Le bourg d'Ergué dans les années 1930 par Jean Thomas

Jean Thomas est né à Ergué-Gabéric le 17 mai 1929. Ses parents, Jean-Louis Thomas et Catherine Le Grand ont de multiples activités au Bourg : un atelier de menuiserie-ébénisterie, une fonction de fossoyeur, des commerces divers : quincaillerie, épicerie, bistrot, salle de bal, repas de fêtes… un univers où il a grandi et observé. Il devient par la suite instituteur public et enseigne surtout à Carhaix, en tant que professeur de collège. Jean a rédigé entre 1990 et 2000 ses souvenirs correspondant aux dix premières années de sa vie. Voici des extraits de son texte intitulé Gosse de village, où il rend compte de ses observations sur la vie du Bourg d’Ergué-Gabéric dans les années d’avant-guerre.
Jean est décédé en janvier 2010.
 
 
Je n’allais pas encore à l’école, que je trottais librement à travers le Bourg à la découverte de ses secrets et à l’affût de l’évènement, qui était rarissime.
 
 
Les routes autour du Bourg
 
La route de Pont-Banal, qui mène à Lestonan, et la route de Pennarun, qui mène à Quimper, sont les seules routes qui desservent le Bourg, mais elles ne sont qu’empierrées. La route de Kergaradec, qui passe devant l’école des Sœurs, la route de Boden, qui passe devant l’école des garçons, et la route du bas du Bourg ne sont que des voies charretières de desserte des champs, à peine utilisables à cause de leur dénivelé (des « garn »). 
Le route de Kernevez fut faite en 1935, et j’ai souvenir de Yann Keraval et de son fils Louis, avec leur cheval « Pichard » remontant les wagonnets vides, dont le chargement servait à combler la vallée du Douric. J’ai passé des heures à observer leur manège et le travail pénible des piocheurs et des pelleteurs. Cette route libérera une place devant l’école. Après leur journée, les enfants du Bourg allaient s’amuser sur le chantier à rouler les wagonnets sur leurs rails.
La route du Reunic, qui nécessita moins de terrassement, ne fut réalisée qu’en 1937-38. Pour la vallée du Jet, il fallut attendre 1947.
La route de Coray était la seule goudronnée de la commune. Elle fut bitumée en 1935-36 par une équipe de Sarrois, qui furent soupçonnés d’être des éléments de la « 5e colonne » (espionnage allemand). Déjà des bruits de bottes résonnaient Outre-Rhin.
 
 
Eaux de pluie
 
Il n’était  pas question de tout-à-l’égoût ni de trottoirs. Deux fossés longeaient les rues, avec des caniveaux pour les traversées de route. Les jours d’orage ou de fortes pluies étaient une aubaine pour les enfants. Nous jetions des bouchons, des morceaux de bois, des boîtes vides dans les torrents, qui dévalaient les rues. Nous attendions leur sortie des passages souterrains et, invariablement, après la traversée des WC publics, qui existaient déjà à l’emplacement actuel, les torrents nous menaient au Liors Poul Goaec (le verger de Pennarun), où se formait un ruisseau sur lequel nous établissions des barrages avec des mottes de terre et d’herbe, derrière lesquels, avec des goulots de bouteille récupérés dans la décharge [située] derrière les WC, nous établissions des déversoirs qui faisaient tourner des moulins à quatre pâles, que nous fabriquions avec des branches de noisetiers.
[...] Au retour, l’accueil maternel n’était pas triomphal. Immanquablement, une magistrale fessée calmait la colère de Maman, mais immanquablement le fils remettait cela à chaque occasion.
 
 
Les points d’eau
 
La fontaine du bas du Bourg était le seul point d’eau public. Les puits particuliers à margelle étaient nombreux. On puisait l’eau au moyen d’un seau attaché à une chaîne actionnée par une poulie. Le puits de l’École des filles existe encore en l’état. Celui de derrière le restaurant La Capitale servait à toutes les familles de ce secteur. Celui de la cour Troalen est aujourd’hui supprimé, ainsi que ceux de Marik Mahé (anciennement Feunteun), de Per Rouz, de Poupon, de l’école des filles, de l’école des sœurs, de Lennon (anciennement pharmacie), de Thomas (sous le petit immeuble), de Le Moigne, de l’école des garçons avec sa pompe à godets (très moderne pour cette époque), de la venelle de la mairie où, enfants, nous sautions du talus Le Moigne sur la margelle, au risque d’y tomber, au désespoir des voisines qui nous réprimandaient. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de celui du presbytère, ni de celui de Marie-Anne Ar C’hroêk dans la « Garn ar groas » qui attirait par son emplacement mystérieux dans l’obscurité, au pied de l’escalier.
Dans le sous-sol de la boulangerie Biannic (plus tard la bibliothèque), le meilleur puits du Bourg, au débit intarissable, déversait son trop plein dans le réseau des eaux pluviales. Existe-t-il encore actuellement ? 
Dans ma jeunesse, je me suis désaltéré à tous ces points d’eau. Quant à la source qui jaillissait dans le vieux chemin, dans la montée de Coat Chapel, c’est à elle qu’on s’approvisionnait pour la fabrication de l’eau bénite, à cause de sa pureté.
 
 
Les animaux domestiques
 
Les chiens divaguaient dans les rues ; ils ne connaissaient ni la laisse ni le chenil : berger, setter, ratier, épagneul ou plus souvent bâtard, connus de tous les habitants ; on les rabrouait, les chassait ou les caressait selon notre humeur. Ils étaient les amis de tous, mais n’avaient qu’un maître. Leurs attroupements  et leurs accolements lors des périodes de rut, dites « missions » n’offusquaient personne. Si le propriétaire voulait préserver la vertu de sa chienne, il l’enfermait. Et pour décourager un prétendant trop assidu, la solution consistait à lui attacher une vieille casserole à la queue : épouvanté, il rejoignait ses pénates et ne se risquait plus dans les parages. […]
Quant aux chats, chaque famille en possédait un pour la chasse aux souris, qui fréquentaient alors les maisons. Mais ce n’est pas du haut des balcons qu’ils lorgnaient leurs partenaires. Ils étaient libres le jour. Et la nuit, on les mettait hors des demeures. Discrètes créatures, elles ne signalaient leur présence que par des miaulements lugubres lors des combats de matous et des accouplements. […]
La présence de nombreux chiens et chats n’importunait personne.
 
 
Les animaux d’élevage
 
Les quatre cultivateurs du Bourg avaient d’autres soucis avec leur bétail et leurs volailles.
Le recteur élevait des poules et des lapins, en plus d’une vache qui pâturait un pré communal au bas du Bourg, appelé « Foënnec ar person », où on accédait facilement du presbytère. La dispersion et le mélange des champs autour du village imposait à chaque éleveur de traverser le Bourg avec son troupeau.Chaque matin, Fañch Lennon, le bistrotier, Per Rouz, de Plas an Intron, Lannig Troalen, le buraliste-fermier, et Pierre Le Grand, remplacé plus tard par Hervé Feunteun, menaient leurs vaches et leurs chevaux aux champs. Marie-Anne Ar C’hroëk ne possédait que des vaches.
Au rythme des bêtes (les chevaux étaient tenus par la bride), chaque troupeau rejoignait sa pâture, qui variait d’un mois à l’autre : au Pont-Banal, au Douric Piriou, à Minez ar Vorch, à Kergaradec, à Carn ar Gosquer, déposant de temps en temps une bouse éclaboussante qui s’étalait en galette sur la route, ou un crottin chaud en pelote. Le même manège recommençait chaque soir pour le retour.
Ces déjections faisaient le bonheur d’Eugène Piriou, l’éboueur du Bourg. Avec un vieux landau transformé en carriole, muni d’une pelle et d’un balai de genêt, il ramassait bouses et crottins. Et mal venu aurait été celui qui lui aurait volé sa place et son butin, qui servait de fumure au petit jardin que son père entretenait devant chez lui, place Fañch Balès. Béret rond vissé sur la tête, veste noire, attitude digne et toujours maugréant, il prenait son rôle au sérieux. [...] Il n’était pas rare de voir une poule gloussante et ses poussins déambuler sur la route. Les porcs s’échappaient parfois de la cour et s’aventuraient dans le Bourg. Et l’on entendait Louise Coïc, Rine Rouz ou Marie Jeanne Feunteun rameuter sa bête égarée…
 
 
 
 
L’automobile
 
Le parc automobile local comptait seulement quatre voitures au Bourg : la 201 Peugeot de l’instituteur Autret, la Citroën Rosalie en forme de bateau bâché, d’Hervé Le Roux, le maraîcher qui livrait chaque jour des légumes frais aux Halles de Quimper, la C4 du boulanger Biannic et la fourgonnette du boulanger Balès. Longtemps, le vieux Lors Rocuet, beau-père de Biannic, assura la livraison du pain et de l’épicerie dans les fermes au moyen d’un char à banc bâché tiré par un cheval blanc. Sa silhouette est restée gravée dans ma mémoire. Jean Balès avait des dépôts à Kerdevot, Saint-André, Drohen et Hostalidi. Déjà la concurrence existait.
 
 
Foires et marchés à Quimper
 
Le mercredi et le samedi étaient jours de marché et de foire à Quimper. Le car de Jean Marie Tanguy, d’Elliant, assurait le service régulier ces jours-là. Il arrivait par Saint-Joachim (la route du Reunic n’existait pas encore) et klaxonnait dans la pente de Pont-Banal pour signaler son arrivée. Les gamins s’écriaient en breton : « Tangi-Tangoche, lakit ar c’hi ba loch », ce qui se traduit par « Tanguy-Tangoche, mettez le chien dans la niche ».
Rarement, les enfants accompagnaient la maman au marché, sauf pour les achats vestimentaires les concernant. Le car stationnait toujours au Pont Firmin. Le soir, au retour, il rentrait très chargé ; les personnes sortaient d’abord, puis on descendait les colis. Les enfants s’attroupaient autour du car, impatients de découvrir la friandise que la maman ramenait pour sa progéniture. J’étais toujours satisfait de mes gâteaux et de mes bonbons ou du cadeau, mais j’enviais toujours ceux des enfants Heydon, dont la maman était très généreuse. Le car repartait, et à la semaine prochaine !
Beaucoup de paysans ne prenaient pas le car ; ils allaient à la foire en char à banc ou en charrette, suivant la bête qu’ils avaient à vendre. Le beurre baratté le vendredi soir et les œufs étaient placés dans de larges paniers plats en osier ; les têtes des poulets aux pattes liées et des lapins sortaient des sacoches. Le char à banc suffisait pour la patronne et le patron. Pour les porcs et porcelets, on glissait la caisse à claire voie dans la charrette. Si l’on vendait une bête à cornes (vache ou taureau), il fallait être à deux et moucher le taureau. Le premier tirait la bête, le deuxième la piquait par derrière. Il fallait encore régler l’octroi, ce qui prenait du temps. La journée se passait à la foire. Encore fallait-il  ne pas revenir avec la bête invendue.
Et le soir, le défilé des chars à banc et des charrettes reprenait, mais au retour, on s’arrêtait dans les épiceries du Bourg pour faire les provisions alimentaires. Les chars à banc-cabriolets et les tilburys à grandes roues furent assez vite remplacés par des chars à banc à pneus. Un attelage sortait de l’ordinaire par sa vitesse et son élégance : celui de Louis Lézounach, tiré par un pur sang appelé « Chimir ».
 
 
 
Le dimanche
 
Mais le grand jour d’animation du Bourg était le dimanche matin, le jour de la religion, le jour du Seigneur. Chaque paroissien se faisait un devoir, et c’était une obligation vis-à-vis de l’Eglise d’assister à au moins une messe chaque semaine.
Dans les fermes, qui employaient à l’époque beaucoup de personnel, on organisait le service de façon que chacun puisse se rendre à l’office. Les premiers venaient à la première messe et rentraient remplacer les suivants, et ainsi de suite, pour ne pas perturber le travail quotidien.
Trois sonneries de cloches, espacées de 5 en 5 minutes, rappelaient aux ouailles qu’il était temps de rejoindre l’église. Entre chaque messe, le prêtre récitait des services pour le souvenir des défunts, services de huitaine, services anniversaires qui remplissaient la nef.
Les vêpres, qui avaient lieu le dimanche après-midi, n’attiraient la foule qu’aux grandes fêtes religieuses : Pâques, Fête-Dieu, communions… [...]
Ainsi, tous les dimanches, des groupes de fidèles rejoignaient le Bourg, qui à pied, qui en char à banc, qui, plus tard, à bicyclette, lorsque ce moyen de locomotion se vulgarisa, tous endimanchés, en coiffe et chapeau, en tablier et en « chupenn » brodé, chaussés au départ de la ferme en « boutou coat » pour affronter les chemins boueux, « boutou coat » que l’on quittait pour des « boutou ler » à l’approche du Bourg. [...]
Après la messe, on se rendait au cimetière prier sur les tombes des défunts.
Ces rendez-vous du dimanche matin étaient l’occasion, de rencontres, de retrouvailles, de conversations entre amis, parentés ou nouveaux paroissiens dans les commerces du Bourg.
Les jeunes gens et les jeunes filles préparaient les sorties de l’après-midi. Dans les cafés, les tablées se formaient : les femmes prenaient un café en dégustant une pâtisserie (chaussons aux pommes, palmiers, allumettes, madeleines, gaufres, feuilles de laurier, croûtes à thé). Les hommes, au comptoir, devisaient devant un rouge-limonade ou un rouge-vichy. Pâtisseries et boissons n’étaient pas très variées.
Tandis que les femmes faisaient leurs courses dans les épiceries, les hommes profitaient pour faire réparer les vélos. Mon père occupait, avec un ouvrier, toute sa matinée à changer des pneus dans son atelier, réparer des freins, refaire des roues libres ou bricoler.
Après le départ des clients, nous déjeunions vers 13 heures. [...]
 
 
La fête du Bourg
 
Pour animer le petit Bourg et compenser la tristesse du pardon officiel, qui avait lieu le premier dimanche de novembre, les commerçants organisaient sur un dimanche après-midi en juillet-août la « Fête du Bourg » : courses à pied pour jeunes, adultes et vieux, qui se déroulaient alternativement avec départ et arrivée devant les différents cafés, avec, pour récompenses pour les vainqueurs, des paquets de tabac et cigarettes, des mouchoirs, des bouteilles.
 
Quelques compétitions étaient très humoristiques : dans la course à l’œuf, il fallait faire le parcours avec un œuf placé dans une cueillere tenue entre les dents ; la course à la brouette consistait à transporter un partenaire sur un tour de l’ancien cimetière. Dans la course en sac, le concurrent se glissait dans un sac qui entravait ses jambes, provoquant d’innombrables chutes.
 
Mais le clou de la fête était incontestablement la course cycliste, où brillaient les vedettes locales : Jean Philippe, de Stang Venn, connu sur le plan national, Yvon Caradec, de Stang Kerellou, Cosquéric, de Kerdilès, Louis Mahé, de Kerdévot, Jean-Louis Pétillon, de Meil Faou, Kerouédan, de Lestonan.
 
La soirée se terminait par un bal public, salle Balès ou salle Thomas.
 
Une année, pour sceller l’entente du comité des fêtes, une sortie en car emmenait quelques semaines plus tard les commerçants et leurs familles à Saint-Nic, Tal-ar-Groas, Crozon et Morgat. Ce fut mon premier repas au restaurant à Pentrez et le vrai premier bain dont j’ai souvenance. Quelle journée mémorable !
 
 
Keleier Arkae n°93 - Mai 2016