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"Le coup du STO" : le rapport du lendemain par le commissaire Bodiguel

François Ac'h

 

 
Pour les Gabéricois, la date du 14 janvier 1944 est une grande référence historique. C’est ce vendredi soir, en fin d’après-midi, que quatre jeunes d’Ergué-Gabéric, Fanch Balès, Pierre Le Moigne, Jean Le Corre et Hervé Bénéat, participèrent à l’enlèvement, dans les bureaux du Service du Travail Obligatoire à Quimper, de l’ensemble des dossiers des jeunes Finistériens désignés ou à désigner pour aller travailler en Allemagne. Pendant une bonne partie de la nuit, ils brûlèrent cette masse de papier dans le four de la boulangerie Balès, au Bourg. 
 
Nous reproduisons ici le rapport établi dès le 15 janvier par le Commissaire Bodiguel et le plan des lieux qui l'illustrait.
 
Quimper, le 15 janvier 1944
 
Le Commissaire de police à Monsieur le Préfet du Finsitère
 
 
OBJET : Cambriolage du STO, boulevard de Kerguélen à QUIMPER.
 
J'ai l'honneur de vous rendre compte de ce que le 15 janvier 1944 à 9 h 30 j'ai été avisé que le Service Départemental du Commissariat Intermi-nistériel à la Main d'Œuvre, dont les locaux sont situés boulevard de Kerguélen à QUIMPER, avait été cambriolé pendant la nuit précédente et que l'on s'en était aperçu seulement à la prise du travail. 
 
Immédiatement je me suis rendu sur les lieux accompagné du Secrétaire LE JACQ et de l'Inspecteur de Sûreté BLEUZEN, de mon service. 
Avec M. LANTHEAUME Louis, né le 9 avril 1894 à MENGLON (Drôme), Directeur du service, j'ai constaté que dans le bureau A (voir croquis schématique annexé), tous les dossiers contenus dans les casiers muraux avaient disparu. Il s'agit des fiches de recensement des classes 1939 (4e trimestre) 1940-41-42, de la liste des hommes appartenant aux classes 1932 à 1939 (1er, 2e et 3e trimestres) et de la liste des hommes âgés de 18 à 50 ans, documents concernant les 301 communes du département du Finistère.
Dans le bureau B les câbles du standard téléphonique et de l'appareil « de table » ont été sectionnés, et des circulaires administratives ainsi que le courrier qui se trouvaient placés sur des tables ont disparu. Dans le bureau directorial C, contigu au précédent, l'installation téléphonique a été rendue inutilisable et environ 500 imprimés de carte de travail ont été dérobés. 
Dans le bureau D, seuls deux timbres en caoutchouc paraissent avoir été emportés. 
 
Les portes d'accès à ces divers bureaux, qui avaient été fermées à clé hier soir à 18 h 35 en présence du Directeur, ne portent aucune trace d'effraction et ce matin, toutes à l'exception de celle du bureau D, étaient encore fermées à clé. Aucune fenêtre n'a été « forcée ». Il semble donc que les cambrioleurs se sont servis de clés. D'ailleurs les serrures de ces portes sont des plus ordinaires, étant donné que les bureaux dont elles commandent l'accès ne sont que les anciennes salles de classe de l'Ecole privée de l'Espérance.
 
Continuant mes investigations, j'ai découvert dans la cour intérieure et près de l'allée de sortie deux documents émanant du STO et perdus vraisemblablement par les cambrioleurs, qui semblent donc avoir emprunté ce chemin. Deux blouses appartenant à des membres du personnel du STO ont été découvertes sur les marches du perron de l'Office du Travail. Elles ont servi, sans doute, à transporter des dossiers.
 
Confirmant cette hypothèse, Melle KERAVEC Marie-Jeanne, 23 ans, demeurant à Tréguennec et GOULARD Yves, 18 ans, demeurant à Lothey, employés à l'Office départemental du travail, dont le local est contigu au bureau D, ont déclaré qu'hier soir vers 18 h 45, ils avaient remarqué trois à quatre hommes, dont l'un vêtu d'un pardessus et portant chacun un sac sur l'épaule, traverser la cour, se dirigeant vers la sortie du boulevard de Kerguélen où stationnait une voiture automobile, conduite intérieure d'un modèle non aérodynamique, donc assez ancien. Ils avaient pensé qu'il s'agissait de marchandises provenant du service allemand. Or ce dernier n'a transporté ou fait transporter dans cette cour que du charbon vers 17 h. D'autre part, contrairement à l'habitude, le portail de l'entrée du boulevard de Kerguélen, qui était fermé par des militaires allemands tous les soirs à 18 h 35, à l'aide d'une chaîne enserrant les montants internes des deux battants, ne l'a été hier soir qu'après 19 h. Ce matin à l'heure de l'ouverture, c'est-à-dire 8 h, cette chaîne était intacte. En outre, les deux autres issues permettant d'accéder à la cour intérieure sont contrôlées effectivement, l'une par les militaires allemands et l'autre par le personnel de l'Ecole de l'Espérance, occupant diverses parties de l'établissement. Aucun individu n'a pénétré ou n'est sorti par ces issues. 
M. le Chef du service local de la Sûreté allemande et MM. HIMPELEY et SCHMITT-KOPPEN, de la Feldkommandantur, se sont rendus sur les lieux. 
 
M. KERNEIS Louis, né le 15 novembre 1921 à CHATEAULIN, demeurant 17 rue Pen ar Steir à QUIMPER, a été conduit à la Sûreté allemande pour y subir un interrogatoire, vraisemblablement parce qu'il est l'employé qui a fermé les bureaux B et C et qui a reçu des mains de M. HAMON Yves, né le 8 mai 1895 à GOUEZEC, demeurant 9 rue de Locronan à QUIMPER, la clé du bureau A. 
 
Ce cambriolage a été signalé à l'Intendance de police (trois services régionaux) et diffusé à la Cie de gendarmerie du Finstère, à tous les  commissariats du département et à la Sûreté allemande à QUIMPER. 
 
L'enquête est effectuée en envisageant notamment une corrélation possible entre ce cambriolage et l'agression à main armée commise le même jour vers 19 h 15, 22 rue de Pont-l'Abbé à QUIMPER.
 
 
LE COMMISSAIRE DE POLICE,
Gabriel Bodiguel 
 
 
Le Commissaire Bodiguel et l'inspecteur de Sûreté Bleuzen
 
Le rapport des pages précédentes est établi à partir d'une enquête effectuée par le commissaire Bodiguel et l'inspecteur Bleuzen. Gabriel Bodiguel ne manifeste pas de tolérance particulière pour les « terroristes », en particulier les communistes. D’abord instituteur public, il a passé le concours de Commissaire de police et pris son premier poste en 1938 à la tête de la police municipale de Concarneau. Il rejoindra Quimper le 5 août 1941. Il se mettra prudemment en maladie le 21 janvier 1944, après avoir pris connaissance d’une affiche de menaces de mort le concernant, collée rue du Steïr. Elle est rédigée par le 3e détachement des FTPF.
 
A ses côtés, l’inspecteur de Sûreté René Bleuzen. Né en décembre 1914 à Tourc’h. D’abord gardien de la Paix à la police municipale à Brest, il rejoint Quimper en mars 1943. A l’occasion de son passage de la police municipale à la police d’Etat, il est devenu inspecteur, chargé de l’organisation du service (inspecteur de la Sûreté). En septembre 1943, il entre à « Libé-Nord », alors que la chasse aux « réfractaires » au STO bat son plein. Dans les journées de la Libération de Quimper, il se montrera très actif et très efficace. Il est décédé à Bénodet fin mars 2012, à 97 ans.
 
 
 
 
 
 
Le « Coup du STO », vu 70 ans après 
 
Haut fait de la Résistance à Quimper, le « Coup du STO » n’est pas à considérer isolé de tout son contexte : il faut le situer dans une succession d’évènements, que nous évoquons ici.
 
Janvier 1943. l’Allemagne réclame de plus en plus de travailleurs français dans ses usines, et Vichy instaure le 16 février un service de Travail Obligatoire qui se substitue à des formules comme « la Relève » qui invoquaient le volontariat. Désormais, le Reich, qui retient déjà plus d'un million de prisonniers de guerre français dans ses frontières, réquisitionne aussi la jeunesse de France, comme elle réquisitionnait déjà le beurre, l’avoine, les chevaux, les logements, les voitures… 
 
1er mars 1943. Rapport du Préfet au Feldkommandant : « le recensement des jeunes gens nés en 1920-1921-1922 est en cours et sera terminé le 4 mars. Les désignations s’effectueront d’après le résultat du recensement actuellement en cours ».
 
24 mars 1943. Lettre véhémente du Feldkommandant au préfet : les ouvriers défaillants conduits au camp d’Hébergement Surveillé, installés à l'hôpital Gourmelen, sont examinés quatre jours consécutifs par quatre médecins français différents, avec des appréciations sensiblement différentes. Décision : désormais les nouveaux arrivants au camp seront examinés par un seul médecin français, et tous les ouvriers estimés inaptes par ce médecin seront conduits le jour même, sous garde de police, en contre-visite par le médecin-chef de la Kommandantur.
 
12 avril 1943. Le Préfet visite le camp de Lanniron qui pourrait servir de « centre d’hébergement surveillé pour les défaillants ». Il précise au Feldkommandant : « pour éviter toute évasion, il y aura lieu de mettre quatre rangées supplémentaires de fils barbelés ». Le centre restera à l'hôpital Gourmelen.
 
10 mai 1943. L’Office Départemental du Travail est transféré de Brest à Quimper : la Felkommandantur a réquisitionné pour les services du Travail Obligatoire le rez-de-chaussée de l’école de l’Espérance, 9 rue du Frout (trois pièces, ainsi que deux pièces à aménager, véranda) (lettre du Felkommandant Braun au préfet, le 3 mai 1943).
 
1er juin 1943. Le Feldkommandant Braun demande au Préfet de procéder également au recensement des jeunes nés au dernier trimestre 1919.
 
Mars à juillet 1943.  C’est la période où l’appareil de réquisition pour le STO bat son plein : convocations en vue du recensement des jeunes gens par commune, remise d’un « certificat de recensement », visites médicales, établissement de listes d’astreints au STO et d’exemptés, établissement d’un certificat de travail individuel (remplaçant le « certificat de recensement ») à présenter avec la carte d’identité pour tout acte administratif, opération postale, retrait de ticket d’alimentation, contrôle de police… Le défaut de carte de travail vaut désignation automatique pour le STO.
 
Les « défaillants » ou « réfractaires » sont très nombreux. Les autorités allemandes et la police française les recherchent, et pour cela répètent des convocations en mairie. Les réfractaires évitent de se présenter. Les tentatives pour les piéger ne manquent pas, par exemple la distribution des titres d’alimentation organisée à leur intention à une date séparée. (A Quimper, le 1er juillet, un seul sur les 80 jeunes qui se présentent a une carte non valable).
 
Le Commissaire aux Renseigne-ments Généraux Soutif note dans son Bulletin hebdomadaire du 20 au 26 juin 1943 : « L’état d’esprit de la population reste toujours très hostile au travail obligatoire et cette hostilité tend à gagner tous les milieux. Des gens qui semblaient ne pas avoir pris parti jusqu’alors à ce sujet ou qui avaient réservé leur opinion annoncent avec une pointe de satisfaction qu’ils ont appris qu’avec la Savoie et quelques départements du Centre, le Finistère est une des régions où le recrutement est le moins satisfaisant » (BHR 1943, n°22). Il compte pour quatre jours (les 19, 22, 23 et 24 juin) et sur l’ensemble du département 1620 convocations, auxquelles n’ont ré-pondu que 25 jeunes.
 
Semaine suivante, 27 juin au 3 juillet, le même Soutif écrit : « L’hostilité de la population à l’égard du STO va croissant. En ville, de petits rassemblements se forment au passage des jeunes gens conduits au centre d’hébergement par les gendarmes, et les gens ne craignent pas de manifester à haute voix leur indignation. Dans les campagnes, un vaste élan de solidarité prend corps de plus en plus pour faire échapper les jeunes gens au départ pour l’Allemagne. Les gendarmes rencontrent de plus en plus de difficultés lors des arrestations des défaillants. Certains d’entre eux prétendent que dans les fermes les paysans ont créé un véritable dispositif de sécurité pour permettre aux jeunes de prendre la fuite à travers champ dès qu’apparaissent les uniformes noirs et bleus. Généralement, c’est un gamin qui, posté à l’entrée du chemin de terre qui conduit à la ferme, donne l’alerte, et lorsque les gendarmes arrivent à la maison, ils la trouvent vide de tous ses occupants, astreints ou non au STO » (BHR – 1943, n°23). Cette semaine, pour 1 145 convocations, il y avait 30 présents. Le nombre de convocations diminue de semaine en semaine : 745, 131, 69 (pour 34, 8 et 0 présents) et descend à 4 (pour aucun présent) dans la dernière semaine de juillet. 
 
Le 31 juillet 1943, le commissaire Soutif constate : « En dépit des efforts multipliés par la Gendarmerie et la police, les arrestations de défaillants et d’insoumis deviennent de moins en moins nombreuses. Après avoir dépassé largement les 200, le nombre d’arrestations est tombé à moins de 100 par semaine ; il était la semaine dernière de 45 et il est cette semaine de 66. Le personnel chargé des recherches constate qu’ils ne trouvent plus que des jeunes gens en règle. L’Autorité allemande s’est émue de cette situation, et un fonctionnaire allemand venu d’Angers a entrepris, dans le département, en liaison avec des représentants de la police française, des sondages qui, selon les premiers renseignements qui me parviennent, ont été fort décevants. A Quimper, ce fonctionnaire, qui désignait lui-même dans la rue les jeunes gens à contrôler, n’a pu enregistrer aucune arrestation, et, comme il se déplaçait en civil, il a pu entendre les réflexions faites par les jeunes gens contrôlés, ce qui ne lui laissera aucune illusion sur la popularité du STO. » (BHR – 1943, n°27). 
 
Pour la semaine du 1er au 7 août, nous lisons encore : « le rythme des convocations se ralentit considérablement, ce qui fait croire à beaucoup que les pouvoirs publics renoncent, dans une certaine mesure, aux "déportations" sous la pression des évènements extérieurs. Toutefois, le rythme des arrestations se maintient à un niveau élevé, puisque cette semaine encore 96 jeunes gens ont été dirigés sur le Centre d’Hébergement du département ». (BHR – 1943, n°28)
 
Juillet 1943 encore. Des communiqués de presse rappellent les sanctions prévues par la loi : une amende administrative de 10 000 à 100 000 F, y compris pour les membres de la famille de l’intéressé, qui auraient sciemment hébergé, aidé ou assisté un « réfractaire ».
 
Septembre-novembre 1943. Le recensement des jeunes gens nés en 1923 est lancé en septembre, et les visites médicales auront lieu à Quimper et dans les cantons voisins  du 25 octobre au 10 novembre.
 
Le 15 octobre 1943, à 22 h 40, un soldat allemand logeant dans l’immeuble de l’école de l’Espérance aperçoit les lueurs d’un feu dans les locaux du STO. Il se saisit d’un extincteur et éteint l’incendie. Suivant l’enquête du Commissaire Bodiguel, l’origine volontaire est manifeste : bout de mèche d’amadou, odeurs d’essence, fuite précipitée d’un inconnu…
 
Une trentaine de dossiers contenant les recensements des communes ont brûlé dans la salle des convocations, et autant sont partiellement endommagés. Les dégâts sont considérés comme peu importants, et toutes les données détruites seraient récupérables. Tout laisse penser que les auteurs de cet incendie appartiennent à une organisation « terroriste ».
 
11 novembre : dans la soirée, des « inconnus » tirent quelques coups de revolver sur le Directeur du STO, M. Trarieux.
 
30 décembre 1943, à 21 h 15. « Six individus armés d’un pistolet à chaque main et masqués » font irruption au poste de police. L’effet de surprise est total. Les assaillants se saisissent des registres des cartes d’identité, du fichier s’y rapportant et de quelques armes. Ils quittent les lieux en souhaitant une « bonne année » aux six policiers présents. Le lendemain, l’Inspecteur Bleuzen, chef de poste, fait son rapport (in Alain Le Grand, Finistère 39-49, Quimper, éd. Daoulan, 1994),
 
14 janvier 1944, soit 15 jours après. Cette fois, cela se passe immédiatement après la fermeture des bureaux du STO à l’école N.D. de l’Espérance. Les « cambrioleurs » sont au nombre de onze, et le coup de main est rapide… Une première enquête est effectuée le lendemain matin par le Commissaire Bodiguel, assisté de l’Inspecteur de Sûreté Bleuzen. C’est ce rapport qui  est présenté dans ce numéro des Keleier d'Arkae, pages 2 et 3.
 
 
Comment les choses évoluent après le 14 janvier 1944 ?
 
Janvier-février 1944. Il y a très peu de départs vers l’Allemagne. Par contre, les jeunes réquisitionnés sont dirigés vers les chantiers Todt : « environ 6 000 hommes dans les communes voisines de la région côtière du département, pour les employer à des travaux stratégiques manifestement destinés à la mise en état de résistance du territoire au débarquement anglo-américain ».  (BHR n°1, 1er janvier 1944). Ces réquisitions se font de plus en plus difficiles : « Ceux qui s’étaient rendus sur les lieux de travail les premiers jours n’y retournent pas. Dernièrement, un chantier qui comptait sur 1500 travailleurs n’en vit se présenter qu’un seul… » (BHR n°4 – 22 janvier 1944).
 
Mars-avril 1944. Alors que le recensement de la classe 1944 est en cours, suivi des visites médicales, on voit les Allemands s’intéresser aux ouvriers employés dans les usines de conserves de Douarnenez et d’Audierne. Quelques-uns sont désignés pour l'Allemagne. « Il semble bien que les ouvriers, dans leur ensemble, soient décidés à se soustraire par tous les moyens à cette mesure et à ne quitter la France à aucun prix », note le commissaire Soutif (BHR. n°10, 4 mars 1944).
 
On sait que le Reich réclame 300 000 ouvriers français. On sait aussi que « malgré les promesses faites, une grande quantité de jeunes gens  des classes 41, 42, 43 ont été saisis sur les chantiers et dirigés vers l’Allemagne. Afin d’éviter de tomber dans le même piège, le nombre d’ouvriers quittant leurs chantiers s’accroît sans cesse, notamment dans la région de Quimperlé » (BHR n°17, du 22 avril).
 
Mai-juin 1944. Et voici la saison des rafles. Des hommes de tout âge et de toutes professions sont acheminés vers le Centre d’Hébergement de Quimper. Le 9 mai, 56 sont dirigés vers l’Allemagne, 47 la semaine suivante. « Le 20 mai, dans l’après-midi, à partir de 16 heures, des rafles ont été effectuées à Quimper et Kerfeunteun par les autorités allemandes. Des quartiers ont été cernés et de nombreuses arrestations opérées. Les personnes arrêtées ont été conduites vraisemblablement dans un lieu ignoré où doivent avoir lieu les vérifications de situation ». Citons aussi l’arrestation « pour circulation tardive » à Moncouar en Briec le 18 mai de Louis Cogent, Jean Herry, Jean Tanneau et Fanch André. Ils sont partis pour l’Allemagne le 20 mai.  Dans la dernière semaine de mai, 94 hommes de 18 à 35 ans, de toutes professions, quittent Quimper pour l’Allemagne…
 
 
En conclusion
 
1. La politique allemande en matière de recrutement d’ouvriers français aura beaucoup varié. En janvier 1943, quand Hitler prélève 300 000 ouvriers des usines allemandes pour en faire des soldats sur le front russe, Sauckel, chef de la main d'oeuvre du Reich, doit les remplacer d’abord par un recrutement forcé de 250 000 jeunes Français, puis, dans la même année, par d’autres vagues de « requis ». C’est de cette situation que naît le Service du Travail Obligatoire. Quand ensuite, en fin 1943-début 1944, c’est à l’Ouest que s’annonce un débarquement anglo-américain et que le Mur de l’Atlantique est à construire, c’est dans la zone côtière qu’il faut faire travailler une main-d’œuvre si possible recrutée sur place. 
 
Aussi en janvier 1944 n’y a-t-il pratiquement plus de nouveaux départs pour l’Allemagne, et cependant le recrutement de la classe 1943 est engagé. Le personnel du STO de Quimper comporte une équipe de jeunes étudiants, anciens copains au lycée de La Tour d’Auvergne à Quimper. Ils ont bénéficié d’un sursis jusqu’au 1er juillet et ont trouvé à s’embaucher en septembre, ce qui a l’avantage de les exempter personnellement d’un départ pour l’Allemagne. Ils ne sont pas là pour se « planquer ». Ils sont entrés dans la Résistance, dans les organisations « Libération-Nord » ou « l’Armée secrète ». Antoine Le Bris et Louis Kerneis sont au STO pour saboter le travail de ce service, comme Laurent Jacq est au Génie rural et René Fauvel à la préfecture. Ils s’assurent la complicité des médecins qui doivent intervenir dans les visites médicales. Ceux-ci établissent des certificats de maladie à ceux qui sont assujettis. S’ils sont en trop bonne santé, ils sont simplement déclarés « à revoir » ; ceux qui sont employés à l’Organisation Todt s’en sortent avec une déclaration d’aptitude… à rester là où ils sont. Ceux enfin qui sont exemptés parce qu'ils travaillent pour l’agriculture ou dans des entreprises d’intérêt majeur pour les occupants sont tous en bonne santé.
 
Jean Le Bris nous raconte la suite dans un texte rédigé par lui en 2010 : « Vers la fin de l’année 1943, le recensement se termine. La préfecture se désespère des résultats obtenus. Les statistiques sont extraordinairement mauvaises. Le directeur du STO, Lantheaume, est interrogé et reconnaît qu’il ne comprend pas. Il tente de convaincre ses rédacteurs à plus d’efficacité. En fait, plus personne ne comprend plus rien […].  Le nombre de fausses cartes délivrées s’élève à près de 3 000. Les Allemands demandent par la suite d’établir des convocations massives par commune. Pour gagner du temps, les rédacteurs se procurent les noms des décédés, des malades, et les convoquent par priorité. Pour permettre aux maquisards de circuler, des attestations provisoires leur sont délivrées. Le sabotage des dossiers de la classe 1943 est réussi ».
 
Il faut faire disparaître tous les dossiers, car les Allemands ne manqueront pas de s’intéresser aux curieux résultats obtenus. Il est nécessaire maintenant pour les résistants du STO de se protéger. Faire intervenir un commando armé en pleine ouverture des bureaux, comme au poste de police le 30 décembre ? Le quartier grouille d’Allemands. Mettre le feu ? La tentative du 15 octobre avait montré que l’idée d’un incendie détruisant rapidement cette masse de papier était à écarter. Reste la solution d’un enlèvement éclair, à un moment opportun, le vendredi soir, nuit tombée, immédiatement après la fermeture des bureaux. Fanch Balès et son équipe d’Ergué-Gabéric sont tout à fait aptes à intervenir pour faire disparaître la cargaison de dossiers. Laurent Jacq obtient l’accord de « Libération-Nord ». Et le « coup du STO » a fonctionné comme une belle mécanique.
 
2. Il est à remarquer que ce qui s’est passé dans les murs de l’école de l’Espérance le 14 janvier 1944, à 18 h 30, fait suite à plusieurs mois d’un refus nettement exprimé, non seulement par les jeunes gens concernés par l’obligation du travail en Allemagne, mais aussi par toute la population, villes et campagnes réunies. Les divergences d’intérêt entre paysans et citadins n’ont pas tenu devant une solidarité qui a joué à plein. Cela, bien que les jeunes agriculteurs fussent exemptés de la réquisition au STO. 
 
Dès le mois de mai 1943, cette attitude est largement partagée, au moment où le Service du travail obligatoire s’installe à l’école ND de l’Espérance. Le STO n’est pas apprécié et le sera de moins en moins : « On n’entend même pas défendre le STO dans les milieux les plus favorables à la Collaboration » (Rapport du commissaire des RG du 3 juillet 1943). Ce même état d’esprit perdure en fin d’année : l’attaque contre le poste de police de Quimper a « mis la population bourgeoise de la ville dans un visible état d’euphorie » (Rapport des RG du 1er janvier 1944).
 
Ainsi, le « coup du STO », loin d’être une intervention d’isolés, est bien la traduction en acte d’une opposition générale à une déportation des travailleurs français en Allemagne.
 
 
 
Pour aller plus loin, nous vous conseillons de lire ou relire l'ouvrage de Jean Le Corre, Récit d'un résistant déporté, Ergué-Gabéric, Cahier d'Arkae n°2, 2004. Toujours d'actualité.

 

 

Dossier (textes et photos) réalisé par François Ac'h - Keleier 82 - mars 2014

 

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